Nouvelles d'Emmanuel Blas

Sable - Français

Il posa son vélo contre le muret et continua son chemin à pied. Tout avait changé. De son village, il ne restait plus que du sable, un gigantesque désert à perte de vue. Le cycliste avança bouche bée puis, reprenant ses esprits, il chercha une trace, une explication mais il n'y avait que du sable.

Il voulut reprendre son vélo pour aller chercher plus loin mais celui-ci ainsi que le muret avait disparu. Le cycliste n'en croyait pas ses yeux. Tout son monde venait de disparaître ainsi que toute sa vie. Quelqu'un ou quelque chose lui avait tout pris… sa femme, ses enfants, ses amis… tout… Il ne lui restait rien. Il rigola… tellement tout cela était absurde… Ce ne pouvait être vrai… Jamais de telles choses peuvent se produire… A peine le temps de faire une ballade en vélo et tout disparaît pour être remplacés par du sable… Non, ce ne pouvait être vrai… Mais pourquoi ? Le cycliste cessa de rire… un frisson le parcourra… le vent se leva.

Soudain, il paniqua… sa femme, ses enfants… où étaient-ils ? Il se mit à courir tout en les appelant… Il se devait de les retrouver ! Et s'ils étaient morts ? Tués par ceux qui avaient réduit son village à du sable… ou alors enlevés… mais comment les retrouver dans cet immense désert ? Il cria leurs noms mais aucun son ne lui venait en retour. Et s'ils étaient enfouis sous le sable ? Le cycliste s'arrêta, se mis à genoux et commença à remuer le sable. Tout d'abord avec ses mains puis avec une de ses chaussures. Mais au bout de quelques instants, il se rendit compte de l'absurdité de ses gestes… Où étaient-ils donc ? Il reprit sa course. La fatigue commença à se faire sentir… Sa respiration s'accéléra de plus en plus… il n'en pouvait plus… Tous ces efforts pour rien… Où étaient sa femme, ses enfants ? Le corps usé mais l'esprit en révolution, il imagina d'horribles scènes où ses enfants se faisaient dépecer, où sa femme se faisait violer…il secoua la tête… Son visage dégoulinait de sueur… Il s'écroula, épuisé… Il se mit à reprendre son souffle normal, il devait se calmer et analyser la situation… Il y avait forcément une explication logique.

Il s'asseya. Il se mit à parler tout seul, cela lui faisait une présence. Il se remémora tout, depuis son départ jusqu'au nombre de voitures qui l'avaient doublé sur le chemin du retour… Aucun détail ne lui manquait… Il se rappela de ce camion qui avait failli l'écraser… Ce n'était pas la première fois qu'un poids lourd lui jouait un tour mais là, ce fut vraiment très juste. Enfin, il était toujours en vie. Puis, le cycliste regarda devant lui. Tout ce sable, ce calme, ce silence, cette solitude. Il repensa au camion… Il comprit.

Il savait aussi où étaient sa femme et ses enfants. Ils étaient tous les trois dans leur maison à attendre son retour, à commencer à s'impatienter. Où peut-être le savaient-ils déjà. " Madame, nous avons une triste nouvelle à vous annoncer…". Elle n'allait pas tarder à éclater en sanglots ou alors elle garderait le sourire pour ne pas affoler les jumeaux. " Papa est parti faire un très grand voyage ". Un voyage éternel où les femmes et les enfants sont absents, où la solitude est la seule compagne autorisée.

Le cycliste se mit à marcher. Il repensa à tous ces bons moments qu'il ne revivra plus jamais. A leur premier baiser sous la pluie, à tous leurs instants de complicité, de joie, d'amour aussi… Il repensa à leurs naissances, à leurs jeux idiots avec les peluches, à leur premiers pas, à leurs premiers mots… à leurs tendres rires à tous les trois. Il se dit qu'à eux aussi la vie était brisée… du moins pour un certain temps… peut-être qu'elle se remarierait, qu'ils auraient un nouveau père et puis ils n'avaient que cinq ans ces jumeaux… Se souviendraient-ils de lui d'ici quelques années ? Probablement pas… et elle ? Se souviendrait-elle de leurs premiers moments de bonheur, de cette longue soirée d'hiver où ils firent l'amour pour la première fois, de leur mariage ? Probablement pas. Elle se remarierait un jour avec un autre dans quelques années… elle aurait d'autres enfants… elle serait heureuse à nouveau… elle ne garderait de lui que quelques photos qu'elle devra jeter car l'autre en sera jaloux…

Et il se remit à courir… courir pour oublier… il avait trop mal… mais plus il accélérait, plus il souffrait… plus les images défilaient. Il stoppa net et hurla. Pourquoi lui avoir ôté la vie si tôt ? Tout était si bien sur Terre… une femme, deux enfants, un boulot pépère, de bons copains… alors pourquoi ? N'a-t-on droit qu'à un peu de bonheur sur Terre et puis passé ce laps de temps, direction le désert. Il aurait tellement aimé recevoir une deuxième chance mais la mort, contrairement à la vie, n'en donne aucune. Il était condamné à errer dans ce désert avec ses regrets et sa solitude.

Il s'allongea sur le sable et resta là, immobile. Les minutes, les heures défilèrent… Qu'importe à présent… une dernière preuve lui confirma sa mort : le soleil ne bougeait pas. Le cycliste contempla le ciel bleu… Et voilà, se dit-il, je sais… Ni paradis, ni enfer… pas d'anges, pas de démons…Rien… La mort n'est qu'un immense vide… Il prit du sable dans une de ses mains… celui-ci glissa pour retourner d'où il venait… L'air était chaud mais pas caniculaire… Bizarre pour un désert… Le cycliste se releva, il mit ses mains dans ses poches et marcha… marcha la tête baissée, le pas lent… qu'avait-il d'autre à faire ?

©  Emmanuel BLAS, 1995



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