Nouvelles d'Emmanuel Blas

Un voyage pas si ordinaire

Il était une fois, une petite île qui s'appelait Kalédonia et qui était très en colère. Kalédonia faisait partie de l'archipel des Polynuclésis, située au milieu de l'océan Maritimus, le plus grand océan du monde. L'archipel, de par sa situation géographique, jouissait d'un climat magnifique toute l'année. Soleil, chaleur, une végétation abondante, des animaux rares, tout cela avait fait de Polynuclésis une destination touristique de premier plan. Chaque année, des millions d'êtres humains visitaient les îles pour y trouver calme et dépaysement. Ils y venaient en si grand nombre que les îles décrétèrent que les touristes devaient être répartis équitablement sur toutes les îles afin de nuire le moins possible à l'environnement.

Mais Kalédonia détestait les humains, elle détestait devoir les accueillir pour qu'ils puissent s'amuser, elle détestait leurs manières, leurs enfants, leurs vêtements. Elle ne voulait plus de cette vie-là. Elle ne voulait plus être une attraction touristique. Elle aussi, elle voulait profiter de son climat chaud et de son paysage. Elle voulait vivre en paix, tout simplement. Mais, l'île en chef de l'archipel, Guadaloupia, ne l'entendait pas de cette oreille.

  • Tu dois accueillir les humains, c'est ton devoir !

  • Mais Guadaloupia, pourquoi ? Notre destin n'est peut-être pas de devoir les supporter continuellement. Nous avons aussi le droit de vivre.

Malgré ces arguments, Guadaloupia restait sourde. Selon elle, les humains étaient trop puissants. Ils avaient réussi à s'imposer dans le monde entier, réduisant l'environnement, les animaux et même le climat à leur merci. Le maxi-continent Pangeus avait dû, lui aussi, céder. Ils avaient détruit ses forêts et abattu ses montagnes. Les humains étaient trop dangereux, aussi les îles devaient accepter leur sort. Après tout, elles ne s'en sortaient pas si mal. Les humains réussissaient, tant bien que mal, à respecter les îles. Certes, ils laissaient quelques déchets, mais cela était supportable. Tout cela ne convenait pas à Kalédonia. Un soir, après le départ des avions qui ramenaient les humains chez eux, elle se confia à son amie, Sicilia.

  • Je vais partir Sicilia.

  • Partir, mais tu es folle ?

  • Non, bien au contraire. Je ne vais pas rester ici plus longtemps. J'en ai assez d'être une attraction pour les hommes. Je suis sûre qu'une autre vie est possible pour nous, les îles. Je trouverai un endroit loin des hommes et de leur folie.

  • Mais, et la familia, tu as pensé à la familia ? Et Guadaloupia ? Et, comment va-t-on faire si tu pars ? Les humains que tu accueillais vont être répartis sur les autres îles, tu as pensé à ça ? On va encore plus souffrir à cause de toi !

  • Rien ne t'oblige à rester, tu peux venir avec moi.

  • Tu es complètement folle. Je ne tiens pas à partir dieu sait où et rencontrer dieu sait qui. Si ça se trouve, c'est pire ailleurs.

Kalédonia n'insista pas. De toute façon, Sicilia n'était pas très courageuse, elle l'aurait plus gênée qu'autre chose. Les deux îles s'endormirent, mais au beau milieu de la nuit, Kalédonia se réveilla. Sicilia avait bougé et le mouvement de l'eau indiquait qu'elle se dirigeait vers Guadaloupia. Kalédonia comprit que son amie allait la dénoncer et l'empêcher ainsi de partir. Elle décida de s'en aller sur le champ, plus rien ne la retenait.

Kalédonia navigua en pleine nuit sans trop savoir où elle allait. Elle ne connaissait rien au monde extérieur. Qui allait-elle rencontrer ? Des humains ? Des autres îles ? Un continent ? Ce voyage avait toujours représenté pour elle la liberté, mais à présent, elle était inquiète. Et si elle avait eu tort ? Malgré ses doutes et la nuit, elle se jura de ne pas faire demi-tour. Plus jamais elle ne serait une île touristique ! Et le simple fait de ne plus avoir à supporter les bruits, les piétinements des hommes lui redonna du courage. Elle se mit à siffler en plein milieu de l'océan. Elle était libre et le jour se leva. Une nouvelle vie commençait pour elle.

Sans le savoir, Kalédonia avait pris la direction du nord. Au bout de quelques jours, elle croisa quelques morceaux de banquise isolés, puis ils se firent de plus en plus nombreux. Elle eut aussi très froid. La température était si basse que sa végétation en souffrit et beaucoup de sa faune et de sa flore disparut. Elle voulait en savoir davantage sur cet endroit, mais il y faisait trop froid pour elle. Elle s'apprêtait à faire demi-tour lorsqu'elle vit au loin une énorme montagne de glace toute blanche.

  • Qui es-tu, lui demanda la montagne ?

  • Je m'appelle Kalédonia, j'ai quitté mon archipel, Polynuclésis pour ne plus voir les humains.

  • Les humains ? Qu'ont-ils fait encore ?

  • Ils nous visitent toute l'année, nous ne sommes que des attractions pour eux. Ils nous piétinent, nous polluent et ils font du bruit. On ne peut plus profiter de la vie à cause d'eux. Il n'y en a pas ici ?

  • Ici, des humains ? Ha, ha, ha ! ! Il fait bien trop froid pour eux. Ils sont bien trop douillets pour vivre ici. D'ailleurs, tu dois partir. Ici, c'est chez Titanicus et nul autre que lui n'a le droit d'être ici.

  • Ah bon, mais et toi, qui es-tu et que fais-tu là ?

  • Je suis Sibérius 43, je suis un des esclaves de Titanicus.

  • Un esclave ? Mais qui est Titanicus ?

  • Titanicus est le maître. Il est le plus vieil être vivant du monde. Il est beaucoup plus grand que moi et lui aussi est fait uniquement de glace. Pendant des millénaires, il a vécu paisiblement, mais depuis que les hommes sont arrivés, il a décidé que plus personne ne devait venir ici. Il y a eu trop d'accidents de navires humains et trop de pollution.

  • Alors, vous aussi, vous souffrez à cause des humains ?

  • Oui, et c'est même bien pire. Titanicus leur a même déclaré la guerre, c'est pour cela qu'il nous a fabriqués, nous, ses esclaves, pour surveiller l'océan et attaquer les hommes s'ils devaient venir.

  • C'est terrible.

  • Tu ne devrais pas rester ici, si quelqu'un d'autre te voit, il pourrait te dénoncer.

  • Tu as raison, mais, que se passerait-il si les hommes venaient quand même, s'ils arrivaient à venir jusqu'ici.

  • C'est impossible, Titanicus a une arme secrète. Il se tuera.

  • Quoi ?

  • Il se mettra à fondre, ainsi tous les océans du monde grossiront et les continents disparaîtront. Les hommes mourront tous noyés.

  • C'est horrible.

  • Oui, mais s'il le faut… files maintenant.

Kalédonia rebroussa chemin, terrifiée. Son opinion sur les humains était la bonne. Ils étaient dangereux. Elle admirait le courage de Titanicus, mais en même temps, il l'effrayait. La guerre était terrible et lourde de conséquences. Une montée des eaux risquait de faire disparaître des continents et des îles aussi. Kalédonia prit peur et se dépêcha de quitter cet endroit. Elle ne savait toujours pas où aller. Elle prit la direction du sud, ses arbres se remirent à grandir et sa faune se redéveloppa. Elle perdit progressivement les séquelles du coup de froid. Après quelques jours, elle vit une montagne d'eau au loin. Elle s'en approcha doucement. Kalédonia n'avait pas peur, au contraire, une grande sérénité s'empara d'elle.

  • Bonjour Kalédonia, lui dit la montagne d'eau.

  • Bonjour, mais comment savez-vous mon nom ?

  • Je suis Gulf Steami, le grand Maître des eaux. Je sais tout ce qui se passe sur l'eau. Tu n'as rien n'a craindre ici, tu es en sécurité. Je sais aussi pourquoi tu as fui ton archipel. C'est très courageux de ta part de partir au loin sans savoir où aller.

  • Oui, peut-être, mais je suis perdue maintenant et je ne sais toujours pas où aller.

  • Je peux t'envoyer loin des hommes si tu veux.

  • Oui, je ne veux plus les voir. Mais, comment fais-tu pour tout savoir ?

  • Je suis le grand Maître des eaux et je connais toutes les îles et toutes leurs histoires car, vois-tu, les îles reposent sur l'eau et je suis partout à la fois. Je peux t'aider à fuir les humains.

  • Oui, mais je ne veux plus aller là où il fait trop froid.

  • Regarde ce courant marin, flotte dessus et il t'emmènera où tu le désires.

Kalédonia obéit et flotta jusqu'au passage indiqué par Gulf Steami. L'eau dessinait une sorte de route qui partait en direction du sud. Une fois dessus, la petite île fut projetée à toute vitesse. Même lors de grandes tempêtes, elle n'avait jamais été autant agitée. Le voyage ne dura que quelques secondes. Une fois arrivée, la route dressée par le grand Maître des eaux disparut. Kalédonia s'inquiéta. Et si Gulf Steami s'était moqué d'elle ? Et s'il l'avait envoyé encore plus près des hommes ? Kalédonia reprit son chemin et essaya de ne plus se poser trop de questions. Il était trop tard pour faire demi-tour de toute façon.

  • Au secours ! !

Kalédonia se retourna, une petite île s'approchait d'elle à toute vitesse.

  • Ne reste pas là ! C'est dangereux ici ! Fuis ! !

  • Pourquoi, qu'est-ce qui se passe ?

  • Les volcans se déchaînent ! ! Il faut fuir ! Viens avec moi !

Les deux îles se mirent à flotter encore plus vite. Kalédonia demanda des explications à sa nouvelle compagne d'aventures. Elle s'appelait Pompéia, elle aussi fuyait les hommes. Contrairement à Kalédonia, elle n'appartenait à aucun archipel. Depuis toujours elle flottait seule, sans ami. Pompéia était enfin heureuse de rencontrer une autre île qui partageait en plus ses opinions sur les hommes et sur leur folie. Quant aux volcans, Kalédonia voulut aussi en savoir plus.

  • Je n'en sais pas beaucoup plus que toi, depuis que je suis arrivée dans ce secteur, ils sortent de l'eau et envoient dans le ciel des centaines de roches volcaniques. C'est très dangereux et j'en ai d'ailleurs reçu plusieurs sur moi, elle lui montra les impacts sur son sol. Heureusement, ils étaient petits, mais ils sont capables d'en envoyer de très gros, aussi gros que toi et moi.

Kalédonia n'en croyait pas ses oreilles. Elle commença à comprendre pourquoi Gulf Steami l'avait envoyé ici. Aucun homme ne pouvait vivre dans un tel endroit, mais aucune île non plus. Elle devait à présent rebrousser chemin. Tout cela pour rien se dit-elle. Elle devait encore fuir, cela ne s'arrêterait-il donc jamais ? Soudainement, l'eau s'agita. Elle devint de plus en plus chaude. Pompéia cria. C'était un autre volcan qui émergeait. Une montagne sortit douloureusement de l'eau dans un tonnerre de bruit et de gaz. Les deux îles firent demi-tour. Des boules de feu projetées par le volcan s'écrasèrent sur leur sol et dans l'eau. Pompéia reçut un énorme rocher incandescent sur elle. Elle s'arrêta.

  • Encore un effort, ils ne pourront bientôt plus nous atteindre, lui cria Kalédonia.

  • J'ai trop mal, pars, ne t'occupe pas de moi.

Kalédonia n'eut pas le temps de s'approcher de son amie pour l'aider qu'un autre rocher vint percuter Pompéia qui coula sous le choc de l'impact. Le temps s'arrêta quelques instants. C'est un autre rocher qui sortit Kalédonia de sa torpeur et qui l'obligea, dans un réflexe de survie, à reprendre sa course. Après quelques minutes, elle reprit son souffle et regarda le sinistre spectacle qui continuait. Le volcan crachait sans répit des lacs de lave et des boules de feu. Elle ferma les yeux et se recueillit en pensant à Pompéia. Elle ne la connaissait que depuis peu de temps, pourtant elle avait su l'apprécier et elles seraient probablement devenues de très grandes amies si elles en avaient eu le temps. Kalédonia reprit sa route, espérant un peu de répit. Son archipel lui manquait à présent. Elle commençait à regretter son calme et son climat apaisant. Elle en venait presque à regretter les hommes. Ils étaient beaucoup moins dangereux que le froid et les volcans.

Plusieurs jours passèrent. Pas de volcans, pas de nouvelles de Gulf Steami. Kalédonia reprit des forces, mais cette solitude était trop pesante. Elle craignait toujours qu'un danger ne survienne. Chaque chant de baleine la faisait sursauter. Elle ne dormait quasiment plus. Petit à petit, elle perdait goût à la vie. Une nuit, après une forte tempête, elle sentit quelque chose la heurter. Elle prit peur. Malgré l'obscurité, elle vit qu'un homme venait de s'échouer sur elle. Il était inconscient. Il se réveilla le lendemain matin. Il appela à l'aide, sans succès, puis il fit le tour de Kalédonia pour, finalement, se rendre compte qu'il était seul sur l'île. Cette présence étrangère choqua Kalédonia. De quel droit ose-t-il me piétiner, s'offusqua-t-elle ? L'homme était très triste. Il voulait rentrer chez lui. Il se construisit un radeau et reprit l'eau. Mais, sa tentative échoua et il revint sur l'île. Il essaya à nouveau. Kalédonia prit alors la direction opposée à la sienne afin de faciliter son départ, mais ce fut encore un échec et l'homme revint s'échouer sur elle. Malgré tout, il essaya encore et encore. Kalédonia pria pour qu'il réussisse car à chaque tentative, il construisait un nouveau radeau avec ses arbres et elle n'aimait pas voir sa végétation ainsi gaspillée. Mais, rien n'y fit. L'homme revenait toujours au point de départ et c'est avec fatalisme qu'il se résigna à s'installer sur Kalédonia et à attendre que quelqu'un vienne à son secours.

Kalédonia n'était pas de cet avis. Elle n'avait pas fui son archipel pour se retrouver perdue au milieu de nulle part avec un homme sur elle. Hors de question de l'aider à s'établir paisiblement, se dit-elle. Aussi, elle mobilisa sa faune et sa flore pour lui rendre la vie insurmontable. Elle réduisit le nombre de ses arbres à fruits, mais l'homme prit rapidement l'habitude de se rationner. Elle favorisa l'évolution des animaux prédateurs, mais l'homme apprit à se défendre et à chasser. Le résultat fut pire que mieux car il eut désormais de la viande. Pire encore, il réussit même à domestiquer certaines races. Kalédonia dut admettre que l'homme était très résistant et qu'il savait s'adapter à toutes nouvelles situations. En plus de cette faculté, Kalédonia s'aperçut que l'homme était très raisonnable. Il ne mangeait que lorsqu'il avait faim, il n'était jamais violent envers les animaux, d'ailleurs ces derniers l'appréciaient également. Il semblait prendre soin de l'île. Les hommes n'étaient donc pas si méchants se dit alors Kalédonia. Elle avait eu tort de les comparer à de vulgaires primates juste capables de salir et de détruire.

De nombreux mois s'écoulèrent et Kalédonia s'habitua à vivre avec un homme sur elle. Elle cessa de lui mettre des bâtons dans les roues et tout se passa très bien. Un matin, un petit navire s'approcha de l'île. L'homme cria, il fit de grands gestes et le navire s'arrêta. Une petite barque vint alors le chercher et il quitta ainsi Kalédonia. Il eut juste le temps de lui dire au revoir et il s'en alla. Après tout ce temps, la petite île se retrouvait seule à nouveau.

  • Alors, où veux-tu aller à présent, lui demanda Gulf Steami qui surgit devant elle ?

  • Je veux rentrer chez moi, lui répondit-elle après s'être remise de l'effet de surprise.

  • Tu es sûre, pourtant tu semblais déterminer à fuir les humains.

  • Oui, mais finalement, ils ne sont pas tous méchants. Ils peuvent aussi prendre soin de nous. Et puis, c'est trop dangereux dehors. On peut mourir de froid, être détruit par des volcans. Je préfère encore être piétinée par des touristes.

  • Puisque tu es sûre de toi, je te montre le chemin.

La mer redessina une route. Kalédonia flotta jusqu'à elle et elle fut immédiatement projetée en avant. Tout comme la première fois, le voyage ne dura que quelques instants. Une fois arrivée, elle reconnut immédiatement les abords de son archipel, mais quelque chose avait changé. Le ciel était sombre, très sombre. L'air était chaud et lourd, Kalédonia sentit l'odeur du métal. L'eau était, par endroits, polluée. Elle croisa de gros navires militaires échoués sur ses sœurs. Pas de doute, les hommes avaient fait la guerre. Elle entendit une voix faible l'appeler. C'était Sicilia.

  • Comment vas-tu Sicilia ?

  • Pas très bien, les hommes sont venus se battre ici. Ils sont venus avec des bateaux, des sous-marins. Ils ont tiré des millions d'obus, ils ont rasé toutes nos petites forêts, ils ont tout saccagé.

  • Où sont-ils maintenant ?

  • Ils sont presque tous morts. Il en reste quelques-uns. Ils sont aussi faibles que nous. Je crois qu'ils ont signé une paix. Et toi, tu es revenue ? Tu vas rester ?

  • Oui, je vais rester et vous aider à tout reconstruire.

Kalédonia aida ses sœurs à retrouver leur charme et leur beauté d'antan. Les hommes, quant à eux, après avoir signé la paix, se regroupèrent. Kalédonia leur fournit le stricte nécessaire et les hommes comprirent que s'ils voulaient se développer comme avant ils devaient obtenir le soutien des îles. Ils respectèrent ainsi leurs hôtes et Kalédonia ne fut plus jamais une île touristique. C'était désormais une île, tout simplement.

FIN

©  Emmanuel BLAS, 2004



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